Hommage à Ueli Steck

Ueli Steck

 Coeur gros 
par Claude Gardien
 
 
Claude Gardien, ancien rédacteur en chef de Vertical, nous a envoyé ce texte très émouvant sur Ueli Steck.
Il l’a rencontré à plusieurs reprises tout au long de son parcours d’alpiniste et avait été particulièrement touché par
le récit que lui avait fait Ueli après la tentative de sauvetage d’iñaki Ochoa. 
Un drame qui l'avait profondément marqué. 
 
 
Nous ne nous connaissions pas beaucoup. Notre relation était celle d’un alpiniste et d’un journaliste, et Ueli en voyait beaucoup. Notre première rencontre a eu en juillet 2008 à Friedrichshafen, lors du salon Outdoor. Il fallait connaître l’homme qui venait d’établir un record à la face nord de l’Eiger en 2 heures et 47 minutes, et d’ouvrir avec Simon Anthamatten un itinéraire de haute volée sur le Tengkangpoche, un sommet de 6500 m situé non loin de Thame, au Khumbu. Je connaissais juste son nom, apparu à l’occasion de l’ouverture avec Stephan Siegrist d’une voie novatrice et spectaculaire à l’Eiger, The Young Spider, en 2002, et La Vida Es Sibar, une voie rocheuse extrême sur les piliers situés à droite de la paroi nord en 2003. L’interview n’allait pas se passer du tout comme prévu. D’emblée, c’est l’homme Ueli Steck qui s’est dévoilé. Je l’ai toujours revu avec plaisir, ce souvenir bien présent à mon esprit.

Au milieu de l’espace libre aménagé entre les deux batteries de halles reliées les unes aux autres, qui forment « die Messe » (« la foire ») de Friedrichshafen, nous avions trouvé une table tranquille. Je ne l’avais jamais vu en chair et en os, mais Ueli me semblait fatigué. Il l’était. Le Tengkangpoche défrayait la chronique par sa difficulté, et par la façon dont Simon et Ueli l’avaient gravi. C’était une voie qui était inscrite sur les tablettes des chercheurs de premières sur des objectifs techniques en Himalaya. Le plus étonnant était qu’ils avaient réussi cette ascension pour s’acclimater. Leur projet était d’une autre envergure : face sud de l’Annapurna… Mais sa fatigue avait une autre origine que celle engendrée par une ascension à haute altitude. Ueli, après avoir évoqué son manque de forme, embraya tout de suite sur cette histoire qui le hantait.

Quand ils arrivent au camp de base de la face sud, Simon et Ueli apprennent que non loin de là, au pied de l’arête est, un drame se joue. L’Espagnol Iñaki Ochoa, est coincé dans un camp à 7400 m d’altitude. Il s’est effondré au retour d’une tentative vers le sommet. Son compagnon, le Roumain Horia Colibasanu, le veille sous la tente. Ueli et Simon se rendent au pied de l’arête est. Là-bas, les alpinistes sont désarmés. Les conditions météo sont médiocres, un sauvetage difficile à imaginer. L’arête n’a rien d’une promenade de santé. Immense, elle a été gravie en 1984 par Erhard Loretan et Norbert Joos. En 2002, Jean-Christophe Lafaille et Alberto Iñurrategi l’ont répétée, en revenant par le même interminable chemin, qui exige de rester longtemps à haute altitude. Les Suisses étaient descendus par le versant nord, celui de la voie normale de 1950, plus dangereuse, mais plus facile, plus rapide. Quelle que soit la descente envisagée, à l’arête est, on est au domaine du grand himalayisme, dans la cour des grands. Ceux qui se trouvent au camp de base en ce mois de mai 2008 ne sont pas des enfants de chœur. Et pourtant, ils ne voient pas quoi faire. Pour Ueli et Simon, il faut tenter quelque chose. Ils ont en main une carte que d’autres n’ont pas : leur rapidité. Ils sont tous deux titulaires d’un record à l’Eiger : Ueli en solo, Simon en cordée (en 6 heures 50, avec Roger Schäli). Et ils savent que cette capacité d’aller vite est un atout en altitude : moins de vivres et de gaz à porter, moins de temps à passer dans ce que les Allemands, toujours romantiques, ont nommé « la zone de la mort ».

Ils sont venus légers, en tenue de trekking. Mais ils se rendent compte que s’ils veulent tenter quelque chose avec quelque espoir de succès, c’est maintenant. Ils empruntent du matériel. Rien n’est vraiment à leur taille, mais ce n’est pas le moment de faire le délicat, de se trouver une mauvaise excuse. Ils gagnent un camp sur l’arête à 6800 m où ils passent la nuit. Ils décident que Simon restera là, en soutien, car il est trop mal équipé pour aller plus haut. Ueli emprunte de vraies chaussures d’altitude à Alexei Bolotov qui redescend du camp de Horia et Inaki. Il continue. Il veut que Horia descende, sauve sa vie. Celui-ci refuse, il ne veut pas abandonner Iñaki. Ueli a une idée de génie : il lui demande de descendre pour lui faire la trace… Ainsi, lui explique-t-il, il pourra monter plus vite, et avoir une chance de sauver Iñaki. Dans ce cas, Noria se laisse fléchir, fait la trace à la descente pour Ueli. Quand ils se croisent, il n’a plus la force de remonter. C’est ce qu’espérait Ueli. Il l’envoie vers Simon, qui prendra soin de lui. Et il continue sa marche forcée vers Iñaki.

Quand il pénètre dans la petite tente, il découvre un capharnaüm au milieu duquel un homme est train d’agoniser. Le sol est jonché de restes de nourriture, de déjections. La survie à haute altitude ne s’embarrasse pas de précautions ou d’hygiène. D’abord, il fait une injection à Iñaki. Puis range la tente, la nettoie. L’Espagnol semble aller mieux. Mais pourra-t-il redescendre, même avec l’aide d’Ueli ?

La question est réglée dans la nuit. Iñaki expire dans les bras de son sauveur, malgré une deuxième injection. Ueli se retrouve dans une position fâcheuse : la tempête se lève. Il est coincé là-haut. Les heures passent, à côté du corps d’Iñaki. Pendant ce temps Horia Calibasanu est redescendu au camp de base avec Bolotov, ainsi que Denis Urubkho, Dan Bowie déposés en hélicoptère au pied de la voie (ils étaient sur une autre montagne). Tous sont venus rejoindre Simon. Horia s’est arraché de l’Annapurna. Vivant.

Quand enfin le temps se calme un peu, Ueli, le moral dans les chaussettes, se prépare à redescendre. Les conditions sont loin d’être idéales. La visibilité est nulle. Il n’y a plus de traces. Il a un GPS, mais il ne s’en est jamais servi. Simon lui en explique le fonctionnement par radio. Le deuxième miracle a lieu, Ueli trouve son chemin et rejoint son compagnon.

Deux mois plus tard, Ueli est encore sous le coup de cette tragédie. D’une voix tremblante, le speed climber raconte sa rencontre avec Iñaki aux portes de la mort, les heures passées ses côtés, ses efforts pour poser son corps inanimé dans une crevasse, son angoisse durant l’interminable attente, sa détresse quand il réalise que seule une navigation GPS dont il ignore tout, ou presque, peut le tirer d’affaire… Épuisé, il l’est encore, physiquement, mais surtout moralement.

On a fini par parler de l’Eiger, de ses projets, de ses motivations. Va-t-il chercher à faire encore plus vite sur la face nord ? « Non, même si quelqu’un bat mon record, je ne chercherai pas à le reprendre, répondit-il sans hésiter : c’est trop dangereux de grimper aussi vite, on est à la merci d’une petite erreur, d’une seconde de distraction. On ne peut pas toujours tout maîtriser ». En 2015, pourtant, tenté par les excellentes conditions de la face nord, qu’il vient de faire à toute vitesse avec Nicolas Hojac, il reprend son record, détenu par Dani Arnold depuis 2011. Désormais la face est étalonnée à 2 heures 20.

En avril 2009, l’ascension du Tengkangpoche est distinguée par un Piolet d’or. Durant cette édition qui voit la remise d’un Piolet d’or Carrière à Walter Bonatti, Doug Scott remet à Simon et Ueli, ainsi qu’à Horia, Don, Alexei et Denis un prix spécial qu’il a créé (Spirit of Mountaineering), pour récompenser leur initiative qui a permis de sauver un homme, Horia Calibasanu. On est en plein dans les polémiques des alpinistes abandonnés sur la voie normale de l’Everest. Un sauvetage en Himalaya reste un acte rare, exceptionnel. Comme pour une ascension difficile en style alpin, c’est un moment où il faut savoir s’oublier, pour assumer tous les risques et leurs conséquences. Mais contrairement à une première, il n’y a pas d’ego dans un sauvetage, juste de l’altruisme.

Nous nous sommes revus, au fil de ses réussites au gré des événements, ou par hasard. Une fois, c’était à l’UTMB. J’étais allé faire une voie dans les Aiguilles Rouges avec mon fils. De retour dans la vallée, nous avions l’idée d’assister à l’arrivée toujours festive et pleine d’émotion de cette course mythique. Nous avons assisté à son passage de la ligne, et nous avons partagé une bière ensemble. Son regard brillait, il était apaisé, radieux, heureux de sa place, de son temps, du beau temps, d’avoir couru dans la montagne… « Tu vas faire ça souvent ? » ai-je risqué. Ueli : « J’aime courir »…

Cette fois comme toutes les autres fois, je revoyais son visage ravagé par l’émotion, lors de notre première rencontre, alors qu’il me racontait, spontanément, ce sauvetage dont j’ignorais à quel point il avait été difficile et exemplaire. Peu de temps après, on a commencé à l’appeler la « Swiss Machine »… Je n’ai jamais trouvé ce surnom très pertinent. Depuis ce jour particulier à Friedrichshafen, je savais qu’il avait un cœur « gros comme ça », qui ne lui servait pas seulement à exploser des horaires.


 

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8000 +
 
Ueli Steck
 
"Le grimpeur le plus rapide du monde", "l’athlète des cimes", la "Swiss Machine", les superlatifs ne manquent pas pour qualifier l'alpiniste originaire d'Emmental, et qui s'est singularisé en escaladant les plus hauts sommets, par des voies d'extrême difficulté et en un temps record. Pour son deuxième livre, Ueli Steck quitte les Alpes et nous emmène en Himalaya, au-delà de la zone de la mort. Il s’y applique à utiliser les mêmes méthodes qui lui ont permis de vaincre, en solo, la face nord de l’Eiger en
2 h 47.
 
Guérin 2015
25 €
 
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Une autre vie
 
Ueli Steck
 
Dans ce livre, son plus intime, Ueli Steck revient sur l’ascension de la face sud de l’Annapurna (8 091 m) par la voie Beghin-Lafaille, une ligne directe et extrêmement difficile, en solitaire et dans le temps record de 28 heures. Pour la première fois, il s’exprime sur cette ascension, son témoignage, d’une grande sincérité, n’occulte pas la remise en question personnelle qui a succédé à l’exploit. Coécrit avec Karin Steinbach, ce livre a été finalisé avant le décès de Ueli Steck. Il revient sur ses 2 dernières années d'alpinisme.

Guérin 2017
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Speed
 
Ueli Steck
 
Ueli Steck était un phénomène. Sa conception originale de la pratique de la montagne, fondée sur la progression, la performance sportive, l’a propulsé au rang de "grimpeur le plus rapide du monde". L’Eiger en 2 heures 47 minutes. Une face nord qui avait été réalisée, en 1938, en 4 jours...
Dans ses récits saisissants et ses conversations personnelles avec les alpinistes légendaires, Walter Bonatti, Reinhold Messner et Christophe Profit, Ueli Steck nous ouvre le monde fascinant de ses exploits exceptionnels.
 
Guérin 2014
14 €
 
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